Les mariages forcés sont toujours tabous

Sri est arrivée avec ses parents aux États-Unis alors qu’elle n’était encore qu’une enfant et elle a grandi à New York. Ses parents, d’origine indienne, étaient très traditionalistes, surtout son père qui l’empêchait catégoriquement de côtoyer des représentants du sexe opposé.

« Mes parents étaient très stricts en ce qui concerne l’honneur de la famille. C’était très important pour mon père que je reste intouchable, pure et immaculée parce que j’atteindrais très vite l’âge nubile », confie Sri.

Ses parents étaient scandalisés lorsqu’elle a commencé à fréquenter un garçon au collège. Elle a été envoyée en Inde contre son gré et on lui a expliqué qu’elle ne pourrait rentrer aux États-Unis qu’accompagnée d’un mari. Sri voulait poursuivre ses études et ne souhaitait pas se marier à un si jeune âge. Cependant, sous la pression écrasante de sa famille, elle a épousé l’homme que ses parents lui avaient choisi. Elle a passé les 17 années suivantes à développer une dépendance à l’alcool et a sombré dans une profonde dépression.

À l’âge de 40 ans, elle a finalement décidé de défier la tradition et de divorcer. Durant la procédure, elle a été confrontée au terme « mariage forcé » et tout est enfin devenu très clair dans son esprit. « J’ai retrouvé un équilibre et une notion claire du bien et du mal. C’était comme si le brouillard s’était levé », explique-t-elle.

Aujourd’hui, Sri raconte son expérience lors des réunions de son groupe de paroles "Gangashakti" et un nombre considérable de femmes originaires d’Asie du Sud lui répondent « vous venez juste de décrire toute ma vie ».

Même des femmes issues de communautés ethniques différentes (hispanique, chinoise et africaine) s’identifient à elle. Sri s’est très vite rendu compte que, même si on a bien conscience aux États-Unis de la fréquence à laquelle ont lieu les mariages forcés, très peu de personnes prennent ce problème de front. La plupart des Américains pensent que ce genre de pratiques n’ont cours que dans des coins reculés du tiers-monde et sont choqués d’apprendre que cela se passe également dans leur propre pays.

Selon Sri, cette année le Tahirih Justice Center (une organisation qui aide les femmes victimes de violence sexiste à entamer une procédure judiciaire) a publié les résultats de la première étude américaine sur les mariages forcés : 3.000 cas de mariages forcés ont été recensés aux États-Unis ces deux dernières années. Heather Heiman, avocat au sein du Tahiri Justice Centre, déclare que ce chiffre « n’est que la partie émergée de l’iceberg » étant donné que de nombreuses victimes sont réticentes à l’idée de raconter leur histoire.

Cette pratique dépasse les frontières religieuses et ethniques et varie fortement d’un cas à l’autre. Les raisons les plus fréquemment évoquées pour expliquer le mariage forcé sont multiples : le respect des coutumes et des traditions, la nécessité d’honorer les arrangements conclus entre les familles, la pauvreté et le fait d’éviter des accusations de promiscuité à l’encontre de la famille.

Il est des cas où une personne soupçonnée d’être homosexuelle peut être forcée à contracter un mariage hétérosexuel. "La plupart des femmes victimes du mariage forcé ne sont pas conscientes du fait que leurs droits fondamentaux sont violés", précise Rupa Khetarpal, directrice du Cross Cultural Counseling Center de l’Institut international du New Jersey, une agence de réimplantation des réfugiés. Les femmes et les filles peuvent être menacées de violence physique ou même de mort jusqu’à ce qu’elles se plient aux exigences de leur famille.

Tel a été le cas d’une Russe qui a été battue et affamée par son frère parce qu’elle refusait un mariage arrangé. D’autres femmes sont manipulées sentimentalement et subissent la pression accablante de leurs parents.

La plupart des cas de mariages forcés sont découverts lors d’examen pour d’autres formes de violence sexistes telles que la violence domestique.

« Si vous demandez directement à ces femmes “Avez-vous été forcée à vous marier ? ”, elles ne répondront pas. Nombre d’entre elles voient cela comme un mariage dont elles ne voulaient pas ou pour lequel elles n’étaient pas prêtes, mais elles n’utilisent jamais le terme “forc锠», explique Khetarpal.

Les organisations commencent à peine à assimiler la terminologie du mariage forcé. Elles considèrent aujourd’hui les mariages forcés comme la source des mauvais traitements. Les recherches à ce sujet sont trop peu nombreuses et il n’y a ni des statistiques ni de données à proprement parler, ce qui implique que les fonds de recherche restent difficiles à obtenir.

« C’est un cercle vicieux. Une fois que nous disposerons de données précises, nous pourrons avancer, pas uniquement dans le but d’obtenir des fonds, mais également pour mettre en place des services qui pourraient satisfaire efficacement les besoins tout à fait spécifiques des victimes », a affirmé Khetarpal.

"Les victimes de mariage forcé, et particulièrement les mineurs, rencontrent de nombreuses difficultés à trouver de l’aide au sein du système judiciaire étant donné l’absence de définitions légales dans ce domaine. Il y a un nombre inquiétant de jeunes filles mineures qui ont été mariées à des hommes plus âgés qu’elles aux États-Unis", a déclaré à l’agence IPS Julia Alanen, cofondatrice et directrice de la Global Justice Initiative.

La plupart de ces cas doivent relever d’autres délits tels que des viols ou des agressions pour que le conjoint soit poursuivi en justice. Le manque de législation affecte aussi la manière dont les services de protection de l’enfance peuvent aider les victimes mineures.

Julia Alanen précise que les mariages forcés n’ont été criminalisés que dans environ huit juridictions aux États-Unis. Le Département d’État (ministère des Affaires étrangères) des États-Unis suit en cela la Convention des Nations Unies et considère le mariage forcé comme étant une violation des droits de l’Homme et une forme d’abus d’enfants lorsqu’il implique des mineurs. Cependant, très peu de lois américaines empêchent le mariage forcé et il n’y a aucune loi fédérale relative à cette question. À cet égard, les États-Unis sont largement en retard sur le Royaume-Uni.

« Le Royaume-Uni gère ce problème de front depuis des années. Ils ont adopté une législation nationale, créé une unité de prévention du mariage forcé et une permanence téléphonique. Des manuels d’instruction sont fournis aux éducateurs et des professionnels de la santé, des services sociaux ainsi que des avocats sont à la disposition des victimes. Aux États-Unis, nous n’avons rien de tout cela », déplore Alanen.

Jusqu’à présent, deux projets de loi concernant les mariages forcés ont été soumis au Congrès américain. Cependant, ils ne concernent que les mariages forcés qui ont lieu dans les pays en voie de développement. Ils ne reconnaissent même pas que cette pratique a cours aux États-Unis, selon la juriste. Cependant, elle ajoute que les plaidoyers sur cette question pourraient augmenter considérablement ces prochaines années.

Heiman a quant à lui précisé que le Tahirih Justice Center mène de plus en plus d’enquêtes et met sur pied une association d’avocats et de victimes. « J’espère qu’un jour nous disposerons de données suffisantes et que nous pourrons focaliser toute notre attention sur ce problème. Nous pourrions mettre au point des services qui nous aideraient à collaborer avec les organismes de maintien de l’ordre et le système judiciaire et ainsi assurer un soutien à ces jeunes femmes afin qu’elles ne se retrouvent pas dans ce genre de situations difficiles et que ne devions pas intervenir après que le mal a été fait », conclut Khetarpal.

(FIN/IPS/2012)